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Thomas Piketty: Le Capital au XXIe siècle

Depuis la publication du Capital au XXIe siècle (2013), Thomas Piketty est une superstar mondiale. Aux États-Unis, le livre a provoqué un débat public tandis que les défenseurs de la lutte contre les inégalités, notamment les prix Nobel Paul Krugman et Joseph Stiglitz, ont beaucoup fait pour promouvoir le livre.
Bilan: +1,5 million d’exemplaires vendus dans le monde, alors qu’un livre d’économie est déjà considéré comme un succès à +10.000 exemplaires...

Machine à fabriquer les inégalités

Au bout de 15 ans de travail, s'appuyant sur un nombre impressionnant des statistiques, l'économiste nous livre ses conclusions: le capitalisme est, par nature, une machine à fabriquer des inégalités. L’histoire de la répartition de la richesse n’obéit pas à des tendances spontanées de l’économie (ce dont cherchent à nous convaincre les économistes néo-libéraux), mais elle est le reflet « d’une histoire profondément politique ».

Au sommet de la plutocratie, à la Belle Époque (1910), le 1% des plus gros patrimoines possédait 90% du capital privé national. Les guerres mondiales ont "aplati" cette situation (du moins en Europe). Après 1945, les Etats ont instauré des impôts progressifs avec des taux délibérément confiscatoires par rapport aux richesses jugés excessives (jusqu'à 90%), le taux de participation du capital privé est alors descendu à 30% du capital national. Une "classe moyenne patrimoniale" a émergé (près de la moitié de la population accède à la propriété, essentiellement en achetant son logement), aidée par l'inflation qui amoindrit le fardeau du crédit. Dans les années 1980, sous Reagan et Thatcher, les politiques fiscales agressives ont été abandonnées. Depuis, les patrimoines se reconstituent, et leur part dans le capital national a augmenté à 50-60%. Des inégalités accroissent. Nous sommes encore loin de la Belle Époque... mais nous nous y rapprochons.

Le passé dévore l’avenir

La principale force d’accroissement des inégalités vient du fait qu'à long terme, le rendement du capital privé (r) est toujours plus élevé que la croissance économique (g). Piketty exprime cette inégalité dans la formule "r > g": le rendement du capital apporte plus que le travail. Pour l’auteur, "r > g" résume une « contradiction logique fondamentale » du capitalisme : « l’entrepreneur tend inévitablement à se transformer en rentier, et à dominer de plus en plus fortement ceux qui ne possèdent que leur travail. Une fois constitué, le capital se reproduit tout seul, plus vite que ne s’accroît la production. Le passé dévore l’avenir. »

L’avenir décrit par l’auteur, si rien ne change, est sombre. Il ressemble par de nombreux aspects aux sociétés occidentales ploutocratiques de la fin du XIXe siècle dans lesquelles il était plus important de hériter que de travailler. Selon Thomas Piketty, c'est le retour du « dilemme de Rastignac ».

Regardons ça de manière plus technique..

Mythe de la croissance économique

Piketty démontre que la croissance est un accident de l'histoire:
— de 0 à 1750 dans les pays développés la croissance estimée aurait été de 0,1 % par an;
— depuis la révolution industrielle, la croissance annuelle des pays développés n'est que de 1.6 % par an (dont 0,8% par an au titre de la population et 0,8% au titre de la production par habitant).

Des taux de croissance (g) de 5-10% annuels:
— n'ont eu lieu qu'en Europe pendant les « 30 glorieuses » (1945-1975);
— se rencontrent dans les pays en développement.

En Europe, ils sont dus à la reconstruction suite aux deux guerres mondiales et à la grande crise de 1929; dans les pays en développement il sont dus au « rattrapage » rapide (pendant une quinzaine d'années) sur les économies développées.

D'après Piketty et plusieurs confrères, les périodes de très fortes croissances sont terminées... du moins pour l'Occident.

Le Taux de rémunération du capital (r) est historiquement stable et supérieur à la croissance. Aussi loin que l'on puisse l'estimer (Piketty reprend des études qui font cette estimation jusqu'à l'Empire romain), puis le calculer, le taux de rendement du capital qu'il soit agraire, industriel ou foncier, se situe entre 4,5 et 5 % par an.

Piketty ne voit absolument aucune raison pour qu'il en aille différemment dans la suite du XXIe siècle.

Si nous prenons une création de nouvelles richesses au rythme de 0,1 % par an (ou même de 0,8 %) et une accumulation vers les propriétaires existant d'une ampleur de 4,5 à 5 %, il est évident que la richesse se concentre progressivement (et en s'accélérant) dans les mains de quelques-uns.

Structurellement, "r > g" implique une concentration toujours plus grande du capital.

Si cela n'a pas été le cas pendant les fameuses 30 glorieuses, c'est parce que c'était la seule période historique où la concentration du capital a été aussi faible grâce à la conjugaison de plusieurs facteurs :
— forte croissance;
— forte inflation (qui diminue le Taux de rendement net du capital);
— imposition confiscatoire sur les hauts revenus et sur les grosses transmissions (respectivement jusqu'à 80 % et 90 % pour les tranches les plus élevées).
De plus, tous ces phénomènes se sont concentrés sur une capitalisation quatre fois plus faible qu'en 1914.

Retour de la ploutocratie

La parenthèse « démocratico-mérito-égalitaire » est terminée.

Depuis les années 1975, les inégalités de revenus sont reparties à la hausse :
— les taux d'imposition des tranches maximum du travail et du capital ont chuté devant les offensives néolibérales et la mondialisation;
— l'inflation est jugulée par les banques centrales oscillant entre 1 et 2 %;
— la croissance est revenue dans les pays développés proche de ses tendances historiques (autour de 1 % par an).

Les Etats-Unis, le pays qui se perçoit comme le plus égalitaire et méritocratique (et qui l'a été jusqu'au début du XXe siècle comparativement à l'Europe) est aujourd'hui le plus inégalitaire :
— 1 % des américains captent 20 % de l'ensemble des revenus annuels (au sens de rémunération du travail) ;
— 10 % en captent 50 %;
— 90 % des américains se partagent seulement 50 % des revenus totaux du pays.

L'accumulation aidant, le capital est encore plus concentré chez les « super riches » que les revenus susmentionnés:
— 1 % possèdent 35 % du patrimoine américain;
— 10 % se partagent 70 %;
— les 90 % restant de la population se partagent quant à eux uniquement 30 % du patrimoine national.

La tendance est partout la même avec un peu de « retard » pour l'Europe dû à la quasi remise à plat des capitaux post guerres (le retard qu'on depuis à grands coups de privatisations).

Selon Piketty, les tendances au XXIe siècle seront les suivantes :
"g" en baisse (autour de 1,5 %) à partir de 2050 avec la fin de la croissance démographique);
inflation faible;
"r" à 4,5 %.

Tout indique que, si le système est laissé à lui-même, les inégalités vont continuer à croître et nous parviendrons rapidement à la situation ante-1914 avec quelques héritiers immensément riches.

Nota bene: la part de l’héritage dans les ressources totales (héritage et travail) des générations nées entre 1790 et 2030 a l’aspect d’une courbe en "U" : elle baisse jusqu’aux gens nées en 1920 puis augmente. Piketty prévoit que, pour les gens naissant aujourd’hui, le poids de l’héritage dans les ressources économiques sera le même que pour ceux nés en 1850.

Comment réagiront les sociétés démocratiques ?
Combien de temps les mythes de la répartition et de la possibilité d'ascension méritocratique résisteront-ils aux faits ?

L'inégalité croissante, une nouvelle guerre ou une taxation?

Face aux deux options qu'il refuse (l'inévitable accroissement des inégalités ou la perspective d'une nouvelle guerre pour aplatir la situation), l'auteur écrit :

"Des moyens existent cependant pour que la démocratie et l'intérêt général parviennent à reprendre le contrôle du capitalisme et des intérêts privés, tout en repoussant les replis protectionnistes et nationalistes. Ce livre tente de faire des propositions en ce sens, en s'appuyant sur les leçons de ces expériences historiques, dont le récit forme la trame principale de l'ouvrage." (introduction)

La meilleure solution, a priori, passe par un impôt réellement progressif et se décline en impôts confiscatoires sur les tranches les plus élevées des transmissions et des revenus pour limiter l'effet « naturel » de concentration ainsi qu'un impôt sur le capital pour accélérer une nouvelle répartition et mettre un terme à la spirale inégalitaire. Cette solution présenterait également l'avantage de résorber sans trop de dommages humains les énormes déficits publics.
D'après la répartition de Piketty, les États n'ont pas bénéficié de l'immense accumulation de capital des 60 dernières années : ils détiennent une part toujours faible et assez stable de la richesse nationale tandis que la richesse privée a été multipliée par plus de deux.

Cet impôt, une sorte d'impôt de solidarité, Piketty propose de l'instaurer pour taxer la valeur totale du patrimoine chaque année :

  • à 1% à partir de 1 million d'euros;
  • à 2% au-delà de 5 millions;
  • à 5-10% au-dessus de 1 milliard.

Cet impôts devrait :
— être mondial ou au moins européen (pour éviter la concurrence fiscale entre pays et donc l'exil des riches);
— tenir compte de la valeur de marché de l'ensemble des actifs financiers professionnels (dépôts, actions, obligations, participations) et immobiliers, nets de dettes.

Un avantage supplémentaire en serait la possibilité d'établir un cadastre financier du monde, à savoir un exercice de transparence financière qui fait défaut aujourd'hui. Dans l'ensemble: la régulation du capitalisme à l'époque de la mondialisation.

Piketty ne s'illusionne pas sur la difficulté d'aboutir à une régulation coordonnée au niveau mondial. Il est également conscient de l'impopularité actuelle de telles mesures car certaines de nos valeurs (méritocratie, priorité du sentiment dans les comportements matrimoniaux, normes individuelles de réussite...) se sont développées/renforcées pendant l'anomalie du XXe siècle où "g" est devenue provisoirement supérieure à "r" et conduisent à une déconsidération avancée de l'État et de l'Impôt.

À ceux qui trouvent la proposition irréaliste, Piketty rappelle qu’un impôt progressif sur le revenu d’un poids élevé paraissait également irréaliste quelques années avant qu’ils aient été mis en place. En 1920, les mêmes groupes politiques qui votent l’impôt lourdement progressif sur les plus riches (avec des taux atteignant 60%) est la même qui refusait un impôt sur le revenu à 2% six ans plus tôt (Piketty [2015]).

Quelques données

  • Inégalités de salaires

    En Europe:
    — Dans les années 1910-1920, le 1% des plus riches accaparait alors de 18 à 25% du total des revenus, c'est-à-dire étaient payés plus de 20 fois le salaire moyen (alors modique).
    — Dans les années 1970-1980, durant la forte croissance des "Trente Glorieuses" et l'instauration de salaires minimum, la part du "centile d'or" avait dégringolé à 4%.
    Actuellement, après impôts, les 1% de salariés les plus riches en France gagnent 4 fois plus que le salaire moyen.

    Aux Etats-Unis, les salaires de privilégiés ont passés de 9% à +20% du total des revenus de la population mondiale, proche du record d'il y a un siècle. En tente ans, ils not absorbé près de 60% de la croissance totale des revenus alors que 90% des Américains ont vu leur salaire stagner.

    En Europe, l'accroissement des inégalités de rémunération est moins flagrant:
    — au Royaume-Uni, le 1% les plus riches accapare 15% du revenu national (plus bas à 6%);
    — en Allemagne, le 1% accapare 12% du revenu national (+3);
    — en France, le 1% accapare 9% du revenu national (+2),
    — en Suède, pays de tradition égalitaire, le 1% a également doublé mais reste à "seulement" 8% du revenu national.

  • Part des patrimoines privés dans le capital de pays

    En France:
    — dans les années 70, le patrimoine du 1% les mieux dotés ne représente plus que 20% du total
    — les 1% de détenteurs des plus gros patrimoines possèdent un capital 205x supérieur au patrimoine moyen

    Aux USA, dans les années 70, le 1% des plus fortunés conservait 30% de l'ensemble du patrimoine privé.

    Le 1% des mieux dotés détient aujourd'hui :
    — 25% du total du capital en France,
    — 30% au Royaume-Uni,
    — 34% aux Etats-Unis.

    Dans l'histoire, l'hyperconcentration des patrimoines était plus forte en Europe, où les fortunes sont plus anciennes, que dans le Nouveau Monde. A la Belle Epoque (1910):
    — les 1% détenteurs des plus gros patrimoines possédaient ainsi +60% du capital privé national en Europe,
    — les 1% détenteurs des plus gros patrimoines possédaient 45% du capital privé national aux Etats-Unis.
    (à cette époque, 90% de la population ne possédait pratiquement rien).

    Aux Etats-Unis, la valeur totale des patrimoines privés équivaut:
    — à 3 années du revenu national en 1970;
    — à 4 années de revenu national aujourd'hui.

    En Europe, la valeur totale des patrimoines privés équivaut:
    — à 2,5 années de revenu national en 1950:
    — à 5,5 années de revenu national actuellement.

    En 2010, la somme du patrimoine privé et du patrimoine public de France, valorisés à leur prix de marché (de même que dans les règles internationales de comptabilité publique) a atteint 605%, soit une hausse de 328 points par rapport à 1950. La hausse de la valeur du logement est de 286 point sur la même période : 87% de la croissance du capital entre 1950 et est ainsi due au logement. Depuis 1970, l’intégralité de la croissance du capital en France est imputable au logement.

    En France, les revenus du capital représentent:
    — 35% du total de leurs revenus totaux pour le 1% les plus riches;
    — +60% pour le 0,01% les plus riches.
    La part de la rente du capital dans les revenus des plus fortunés est même un peu plus large aux Etats- Unis.

    Le rendement net du capital peut atteindre 6% l'an pour les millionnaires. Les grandes fortunes grossissent de 6,4% par an depuis une trentaine d'années, contre 2,1% par an pour le patrimoine moyen par adulte Au-delà d'une certaine taille, la fortune se reproduit toute seule car le rendement est tellement élevé qu'elle peut se recapitaliser presque intégralement même avec un train de vie fastueux.

  • Patrimoines hérités

    En France, les patrimoines hérités pèsent :
    — 45% du total de la valeur des patrimoines en 1970;
    — 70% du total de la valeur des patrimoines en aujourd'hui;
    — 80% du total de la valeur des patrimoines à partir de 2050.

    En France, la part de l'héritage dans l'ensemble des ressources (héritage et travail):
    — 10% (en 1950) pour la génération née en 1910;
    — 25% (en 2050) pour la génération née en 2010.

    En France:
    — 2% des individus nés entre 1910 et 1930 ont reçu en héritage l'équivalent d'une vie de travail (des 50% des salariés les moins bien payés);
    — 13% des membres de la génération née en 1970-1980 seront en mesure de recevoir un héritage de cette taille.
    Et parmi eux, plus de 1 personne sur 10 héritera d'un patrimoine au oins équivalent à ce que la moitié de la population gagne avec son travail tout au long d'une vie... Et qui, pour une large part, est la même moitié que celle qui n'héritera de rien ou presque.

    Selon Piketty, les classements de grandes fortunes de Forbes sous-estiment l'importance des héritiers. Si les fortunes des entrepreneurs, constituées essentiellement d'une part du capital de leur société y sont aisément repérables, celles de leurs héritiers disparaissent des radars. En effet, au fil des générations, ces derniers se délestent de leur participation dans l'entreprise familiale pour diversifier leur portefeuille d'actifs. Les fortunes sont alors constituées d'actifs immobiliers, de lignes d'actions de sociétés cotées à Hong-Kong, Francfort ou New-York, de parts dans des sociétés non cotées, d'obligations de divers Etats, voire de devises et de produits dérivés de matières premières, etc. En bref, les fortunes des héritiers peuvent devenir impossibles à appréhender et donc ne figurent plus dans ces classements alors qu'elles seraient de taille à y être.

  • ISF

    Après le krach de 1929 et encore plus après la deuxième guerre mondiale, les Etats ont instauré des impôts progressifs avec des taux délibérément confiscatoires passé un niveau de richesses jugé excessif.

    Les Etats-Unis et le Royaume-Uni sont allés le plus loin avec des tranches supérieures punitives d'impôt sur les revenus:
    +90% au Royaume-Uni,
    +70% aux Etats-Unis (des années 30 aux années 80)
    ±80% sur les successions (sur la même période).

    Ce sont ces pays aussi qui, sous l'influence de Reagan et Thatcher les ont fait chuter le plus brutalement par la suite (40% aujourd'hui pour les gros revenus et successions).
    En France, en Allemagne, ces taux supérieurs sont montés moins haut mais ont moins reculé. Aujourd'hui, le taux moyen d'imposition moyen du patrimoine en Occident est passé un peu en-dessous de 30%.

    Une taxation de 30% (appliquée à toutes les formes de capital) permet de réduire le rendement du capital d'un niveau de 5% à 3,5% net. C'était suffisant jusqu'ici pour au moins brider la logique multiplicative de concentration des patrimoines. Par temps de croissance ±1%, le différentiel en faveur de la rente s'accroît.

Commentaires

  • Piketty semble faire preuve d'un grand respect et a été très peu critiqué sur sa méthodologie ou sur ses principales conclusions. Les deux critiques les plus récurrentes sont : il n'est pas assez « politique » (il ne crie pas à la disparition du système actuel); la seconde porte sur ses préconisations en fin d'ouvrage jugées courtes (uniquement centrées sur l'impôt) ou irréalistes (approche mondiale).
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